Nasim Kadirpoor : au cœur des guerres du Kurdistan
Entretien avec Nasim Kadirpoor
Propos recueillis par Toufik Hedna
Toufik Hedna : Vous avez couvert plusieurs guerres au Kurdistan. À quel moment avez-vous compris que vous n’étiez plus seulement un témoin, mais que vous étiez devenu une partie de cette histoire ?
Nasim Kadirpoor : Lorsque j’ai commencé à écouter les récits des familles qui avaient perdu un proche. J’ai compris que mon rôle ne se limitait plus à observer ou à rapporter des faits. Ces histoires risquaient de disparaître si personne ne les recueillait. À partir de ce moment-là, j’ai ressenti la responsabilité de préserver une parole que la guerre menaçait d’effacer.
Toufik Hedna : Dans votre livre, les femmes et les hommes apparaissent rarement comme des victimes passives. On y découvre au contraire beaucoup de dignité et de force. Comment avez-vous construit ce regard ?
Nasim Kadirpoor : J’ai toujours refusé de réduire les personnes rencontrées à leur souffrance. Derrière chaque victime, il y a une histoire, une volonté de vivre, des choix, une résistance. La pitié crée une distance. Mon travail consiste plutôt à montrer les êtres humains dans leur complexité, avec leurs blessures mais aussi leur courage.
Toufik Hedna : Y a-t-il une scène ou un visage qui continue de vous accompagner aujourd’hui ?
Nasim Kadirpoor : Oui, plusieurs. Je pense aux mères et aux enfants des victimes de Daech, mais aussi à Shengal après le massacre. Certaines images ne quittent jamais la mémoire. Je me souviens également des chiens errants, affamés, qui parcouraient les rues désertes à la recherche de nourriture. Parfois, ce ne sont pas les explosions qui marquent le plus, mais ce qui vient après : le silence. Certains visages restent présents parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire que regarder et témoigner.
Toufik Hedna : Vous écrivez que « le Kurdistan brûle encore ». Parlez-vous d’une réalité politique ou d’une blessure plus profonde ?
Nasim Kadirpoor : Lorsque je dis que le Kurdistan brûle encore, je ne parle pas seulement des armes ou des conflits. Je pense à une blessure plus ancienne, portée par un peuple qui vit depuis des décennies entre répression, exil, trahisons et absence de reconnaissance. C’est une souffrance collective qui dépasse les événements militaires et qui continue de marquer les générations.
Toufik Hedna : Travailler comme journaliste indépendante dans des zones de guerre est un choix difficile. Est-ce un choix de liberté ou une nécessité professionnelle ?
Nasim Kadirpoor : Les deux. L’indépendance a un prix élevé. Elle signifie souvent l’isolement, l’absence de protection et une grande précarité. Mais elle permet aussi de raconter les événements sans dépendre d’intérêts politiques ou institutionnels. Dans certains contextes, c’est la seule manière de rester fidèle à ce que vivent réellement les populations.
Toufik Hedna : Après avoir vu tant de violence, comment parvient-on encore à écrire ?
Nasim Kadirpoor : Écrire après la guerre n’est jamais un acte simple. Les mots ne viennent pas facilement. Chaque phrase semble devoir traverser les souvenirs, les peurs et les absences. Il arrive que l’on ait besoin de vivre longtemps avec le silence avant de pouvoir écrire. Pourtant, l’écriture demeure une nécessité. C’est une manière de rester fidèle à ceux qui n’ont plus la possibilité de raconter eux-mêmes leur histoire.
Toufik Hedna : Les femmes occupent une place importante dans votre livre. Ont-elles une manière particulière de vivre ou de raconter la guerre ?
Nasim Kadirpoor : Les femmes vivent souvent la guerre dans des espaces moins visibles. Elles affrontent l’attente, le deuil, la responsabilité familiale et la reconstruction du quotidien. Leur récit est généralement moins centré sur l’héroïsme militaire que sur la capacité à tenir, à protéger et à continuer malgré tout. Cette expérience apporte souvent une compréhension plus intime et plus humaine des conflits. Je pense aussi aux combattantes du Rojava, dont l’engagement a profondément marqué l’histoire récente du Kurdistan.
Toufik Hedna : Avez-vous parfois le sentiment que votre travail ne change rien ?
Nasim Kadirpoor : Oui, cette question revient souvent. Il est difficile de voir tant de souffrances documentées puis rapidement remplacées par une autre actualité. Mais je continue à croire que témoigner reste essentiel. Même lorsqu’il ne modifie pas immédiatement le cours des événements, un témoignage permet de préserver des vies, des visages et des histoires qui méritent d’être entendus.
Toufik Hedna : Le journalisme peut-il encore agir face aux grandes logiques géopolitiques ?
Nasim Kadirpoor : Le journalisme ne peut probablement pas arrêter une guerre à lui seul. En revanche, il peut rappeler que derrière les stratégies, les frontières et les décisions politiques, il existe des êtres humains. Les États parlent souvent en termes d’intérêts. Le journalisme peut, lui, redonner une place aux visages, aux voix et aux expériences vécues.
Toufik Hedna : Si vous deviez résumer votre livre en une seule phrase, non pour le vendre mais pour transmettre son message, quelle serait-elle ?
Nasim Kadirpoor : Je dirais que ce livre est la voix de celles et ceux qui ont traversé la guerre, résisté à Daech, perdu des proches et pourtant refusé de renoncer à leur dignité. Une voix qui continue de vivre bien après les combats.
